C’est rare, mais il arrive que des Descendeurs tentent de regagner le village. Nul n’a jamais su ce qui les incitait à ce retour, car ils étaient contaminés et ne devaient en aucun cas réintégrer notre société. De plus, le simple fait de revenir sur leurs pas pouvait permettre à l’ennemi de progresser dangereusement vers nous. Il fallait les arrêter au plus loin possible. Bien souvent, leur périple s’achevait sous un déluge de pierres.

Mais cette fois, j’ai senti sur mon épaule l’étau de la main du Capitaine. Dans sa face burinée brillait un regard de fer, au-dessus d’une moustache fournie.

— Fais-le.

Et il m’a forcé dans les mains un fusil à lunette. J’étais encore bien jeune, mais comme les autres gars du village j’avais appris très tôt à manier les armes. Au bas de la pente, le vieillard s’était arrêté. Dans mon viseur, je le voyais distinctement : une blessure saignait à son flanc, il était criblé de longues épines, et il s’était brûlé les mains en essayant d’entretenir le feu. Sa respiration saccadée indiquait que ses poumons étaient saturés de spores. Il nous regardait… Son visage ne reflétait rien.

— Dépêche-toi, a insisté le Capitaine.

 

Je lève l’arme, le regard brouillé par la sueur qui me coule dans les yeux. Ma main tremble. La mire oscille. Il faut aller vite. Si j’attends, ce ne sera plus possible. Tu es avant tout un fils de Sainteguerre. Je presse la détente. La déflagration, assourdissante, se répercute de versant en versant. Lâchant le fusil, je tombe à genoux. Le Capitaine me redresse d’une poigne implacable. Il ramasse la douille vide.

— Avec sa putain de contamination, on n’a pas progressé d’un mètre, grommelle-t-il.

Quand je regarde à nouveau, le corps est inerte dans la rocaille.

Je viens de tuer mon premier homme. Mon père. Je n’ai que quatorze ans.

"Seigneur de Colère", extrait. Copyright éditions Mnémos, 2019.

Copyright Claire et Robert Belmas

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now