Les camions les attendaient sur l’esplanade de terre battue du site d’entraînement, noirs et trapus comme des taureaux sur une arène brûlante. Mercedes évita d’affronter du regard l’emblème de la Légion européenne Sangre qui triomphait sur toutes les carrosseries : une femme échevelée chevauchant nue un taureau blanc percé de banderilles, les cuisses rougies du sang épais de la bête. Le colonel Xavez avait justifié cette représentation par la rencontre d’anciens mythes avec la tradition ibérique. Non que Mercedes fût choquée par la crudité de l’image ; son trouble venait plutôt de ce qu’elle y pressentait, sans parvenir à la cerner, une ambiguïté qui lui mettait un goût de fer dans la bouche, tout en la faisant vibrer de manière surprenante. Elle n’en avait parlé à personne, pas même à Angel.

Elle se hissa à l’arrière d’un véhicule avec d’autres combattants de sa section. Les plaisanteries fusaient comme ils s’installaient le long des ridelles, mais la gouaille sonnait faux et masquait mal l’appréhension commune. Pour la plupart d’entre eux, c’était la première montée au feu. Mercedes, elle, se délivrait déjà de ses pulsions contradictoires : raidie sur son siège, les genoux serrés et les bras noués sur la poitrine, elle se laissait envahir par cette fièvre familière, pareille à la montée d’une extase, qui préludait aux combats.

Sangre, extrait. Copyright éditions Rivière Blanche (2020).

Copyright Claire et Robert Belmas

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