Très tôt ce matin, je suis retourné à mon poste d'observation, au niveau supérieur, près des escalators. J'y viens davantage depuis que j'ai reçu mes états de service et mon avis officiel de mise à la retraite.
L'aube colorait à peine la grisaille de la rosace du hall central. Au cœur de la grande gare, le Complexe Ferroviaire 101 s'éveillait imperceptiblement. L'heure de pointe viendrait plus tard, avec ses hordes ternes et l'immense piétinement de la ruée vers le travail de jour. J'avais un bon moment de tranquillité devant moi avant de me coucher.


Ma perspective, comme je l'appelle. J'ai toujours été surpris, mais aussi secrètement satisfait du peu d'attention que les gens accordent à ce lieu pour moi seul fascinant. Certes, ils sont pressés, occupés, préoccupés, mais je crois surtout que la vie routinière qu'ils mènent sans l'avoir choisie leur a ôté le don de percevoir les brèches qui, dans leur quotidien, s'ouvrent sur l'ordre véritable du monde.


Je me suis assis sur le banc de métal poli, près de l'escalier mécanique et du distributeur de friandises, à quelques mètres du point argent. Juste assez large, le banc, pour qu'on s'y tienne sans perdre l'équilibre, juste assez bombé pour décourager de s'y attarder, et juste assez court pour interdire de s'y coucher. C'est l'un de ces objets optimisés aux normes de notre société, qui même avec de l'imagination ne peuvent être détournés de leur fonction première.

"Les Aiguilleurs de l'ombre" (extrait). Copyright éditions Rivière Blanche (2020).

Copyright Claire et Robert Belmas

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