La double porte de verre blindé se referma dans un feulement. Vingt-cinq décembre, vingt trois heures trente. L’aérogare était presque déserte. Au dehors, l’hypercité braillait une joie obscène, mais dans le sanctuaire de béton, les murmures de la climatisation et les échos lointains des annonces troublaient à peine le silence. Une cathédrale, se disait Joan. Une nef de béton lépreux, surgie de l’ordre nouveau que la Vague a laissé derrière elle.

Sans se presser, elle alluma une cigarette. À travers ses cils baissés, son regard furetait alentour. Des uniformes bruns : une patrouille de Mépos rôdait dans le hall. Ne marquer aucune inquiétude, aucune précipitation. Sa chapka, son manteau d’alpaga et ses coûteuses bottes de cuir l’identifiaient comme une bourgeoise à respecter. Ne pas trop en rajouter, non plus : la différence avec une pute de luxe pouvait être une subtile affaire de nuances. Elle se dirigea vers une interface de revues sexy, tout en continuant à lorgner les Mépos de biais. Elle ne les intéressait pas : ils avaient déjà ferré un poisson. Du menu fretin. Un de ces hallucinés au cerveau cramé par la Vague, qui ne pouvait plus supporter la réalité du dehors. C’était irrépressible : ses pareils tentaient obstinément de se réfugier dans des locaux encapsulés comme ceux de l’aérogare, pour échapper à la vomissure quotidienne qui envahissait les rues. Il ne se passait pas de mois qu’on n’en retrouve un dans un conduit, sectionné par les pales de la ventilation. La patrouille passa tout près de Joan tandis qu'elle téléchargeait au hasard une revue dans la mémoire tampon de sa visu interne. Au regard désemparé de l’homme qu’on emmenait, elle sentit bien que le pauvre bougre n’avait commis qu’un seul crime : se souvenir. Un Mémo, comme on disait.

"La Mémoire des ombres", extrait. Copyright éditions Rivière Blanche (2014).

Copyright Claire et Robert Belmas

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now