GRISELDA

Claire et Robert Belmas

 

 

Jérôme n’avait jamais été un enfant comme les autres. Non qu’il fût affligé d’une quelconque malformation ou d’une déficience mentale, mais son comportement mettait tout le monde mal à l’aise, surtout les adultes. La vérité, c’est qu’il ne correspondait pas à l’image que l’adulte se fait de l’enfant.

Il avait vécu ce qu’il est convenu d’appeler une enfance protégée. Ses parents, bien que de condition modeste, habitaient une maison agréable, entourée d’un grand jardin, dans les faubourgs d’une petite ville de province. Les grands-parents de Jérôme vivaient là, eux aussi. C’étaient eux les propriétaires.

Jérôme connaissait bien les moindres recoins du jardin cerné d’un muret que surmontait une lourde grille : il avait végété en ce lieu toute sa jeunesse.

Les hommes étaient presque absents de cet univers bien clos. Le père de Jérôme travaillait au Chemin de Fer. Son temps de trajet jusqu’aux chantiers ferroviaires l’obligeait à partir tôt et à rentrer tard. Quant au grand-père, il disparaissait des jours entiers dans des parties de pêche ou de chasse : une certaine faiblesse de caractère lui ôtait le courage d’affronter quotidiennement Malvina, son acariâtre épouse.

Jérôme était de santé fragile, avec une tendance à l’hémophilie. Les deux femmes de la maison ne l’en couvaient que davantage. Interdiction de sortir du jardin : dehors, c’est dangereux. Fais attention de ne pas tomber. Pas question de grimper aux arbres.

Heureusement, il y avait Griselda.

 

Jérôme l’avait toujours connue. Du plus loin de ses souvenirs, il revoyait cette grande fille avec ses longs cheveux dorés, ses yeux verts et son visage délicat. Griselda était toujours là quand il le fallait : pour le consoler, pour partager ses menues joies ou pour lui raconter d’étranges histoires qui ouvraient de mystérieuses fenêtres sur le monde extérieur.

 

 

« C’est fou ce qu’il ressemble à son grand-père ! »

Jérôme avait souvent entendu cette remarque. De fait, la comparaison de photos d’enfance mettait en évidence une certaine similitude des traits qui s’était accentuée avec l’âge : visage allongé, pommettes saillantes et surtout ce nez imposant, monumental, qui trônait au milieu du visage.

Malgré sa démission, le grand-père était le membre de sa famille que Jérôme aimait le plus. Le vieil homme avait toujours quelque attention pour lui. Habile de ses mains, il lui fabriquait des jouets en bois ; et il n’avait pas son pareil pour improviser un jeu de massacre avec des boîtes de conserve vides et une poignée de galets.

Lui aussi racontait des histoires. La grande aventure de sa vie, c’était son séjour en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. On l’y avait envoyé dans le cadre du S.T.O., quelque temps après ses fiançailles avec Malvina. C’était le seul voyage à l’étranger qu’il eût jamais fait. Il en avait ramené une foule de souvenirs et d’anecdotes qu’il évoquait avec humour, pour le plus grand plaisir de Jérôme.

Le grand-père était conducteur de locomotives. Bon mécanicien, il avait été affecté à une fabrique de poudres et de munitions, à Klietz, au-delà de l’Elbe, à quatre-vingts kilomètres de Berlin. Il y effectuait des travaux d’usinage des formes et des moules dans lesquels étaient ensuite pressées les poudres explosives.

« On travaillait dur : douze heures d’affilée, le jour ou la nuit en alternance. Une semaine de chaque. Avec une pause d’une demi-heure à peine, après six heures de travail. Les Allemands vous laissaient tranquille tant que vous faisiez votre boulot. Mais le plus pénible, c’était le manque de nourriture : on ne mangeait que de la soupe de rutabagas, à tous les repas. Quand je suis revenu, après la guerre, j’avais perdu vingt-cinq kilos. »

 

 

« C’est fou ce qu’il ressemble à son grand-père ! »

La mère de Jérôme, qui avait beaucoup d’affection pour son beau-père, avait rassemblé dans un album toutes les photos qu’elle avait pu trouver de lui, depuis sa jeunesse jusqu’aux derniers temps de sa vie. Jérôme y avait jeté un coup d’œil. En un kaléidoscope vertigineux, il  avait vu défiler les étapes du vieillissement qui l’attendait : affaissement des chairs, épaississement du visage, accentuation caricaturale des traits. Tout cela pour aboutir à une sorte d’assemblage de légumes rabougris et fripés. Il s’était enfui pour se réfugier auprès de Griselda.

 

« À la fabrique, les bâtiments étaient bizarrement construits. C’étaient des cubes de béton avec des murs étayés par des remblais de terre. On appelle ça des merlons. Ce sont des édifices qui tiennent le coup, même si ça explose à l’intérieur.

« Je me rappelle que dans l’un d’entre eux, il n’y avait que des femmes qui travaillaient, avec juste un contremaître pour les surveiller. Des Allemandes de la région, des Françaises et des Russes aussi. Parce que c’étaient des travaux délicats et que les Allemands ne voulaient pas les confier à des hommes. Il fallait fabriquer des plaques d’explosif que l’on comprimait à chaud, avec de la cellulose. Ensuite les femmes découpaient les plaques en lanières qu’elles roulaient en spirale pour en faire de gros cylindres. Ça donnait un produit qui pouvait brûler très vite, mais qui n’explosait pas. »

Beaucoup plus tard, Jérôme avait compris que son grand-père, sans le savoir, avait décrit la fabrication du système d’allumage des V2.

 

Jérôme ne parlait jamais à sa famille de ses relations avec Griselda. Un jour, toutefois, quelques allusions lui échappèrent. Sa mère fronça les sourcils, mais ne dit rien. Lors d’une visite du vieux docteur Jonas, elle évoqua la question. Ils se retirèrent dans une pièce voisine pour en discuter et Jérôme ne put rien entendre de leur conversation, mais le ton du médecin se voulait rassurant.

Par la suite, les portes du jardin s’entrouvrirent et des enfants du voisinage furent invités à venir jouer avec Jérôme. Ces amitiés enfantines se révélaient fugaces et se terminaient souvent par des brouilles qui pouvaient s’étendre aux familles elles-mêmes. Jérôme était un enfant instable, au caractère déconcertant, tour à tour autoritaire et geignard. Il traversait des périodes de désespoir inexplicable et souffrait, sans raison apparente, d’un sentiment de culpabilité qui lui faisait redouter à chaque instant une justice immanente. Aux moments les plus noirs, seule Griselda savait comment lui parler.

 

 

C’est lorsqu’il racontait la libération du camp de travailleurs que le grand-père se montrait le plus loquace. En 1944, les troupes canadiennes, bientôt rejointes par des renforts américains, avaient atteint l’Elbe, avec consigne de ne pas franchir la ligne de démarcation du fleuve. Les Corps Francs russes progressaient rapidement à leur rencontre, laissant derrière eux Berlin écrasé sous les bombes.

« Tout le monde avait fini par s’habituer aux bombardements. On savait que la libération était proche et on prenait le mal en patience. Toutes sortes d’avions nous survolaient : des anglais, des américains, des russes. Même quand ils avaient un autre objectif, ils ne se privaient pas de nous larguer quelques “ cadeaux ” au passage. Les Américains, surtout. Une nuit, il s’est mis à pleuvoir des obus. Les fusées traçantes illuminaient le ciel : c’étaient les Russes qui arrivaient et qui bombardaient Klietz, où quelques SS résistaient encore, avec des vieux canons de 60 montés sur leurs chars. »

Là, les histoires devenaient franchement drôles. Le pépé décrivait les Corps Francs, principalement composés de Mongols et de Polonais. Il y avait un Mongol de petite taille, avec un gros bonnet à poils et une capote trop longue qui traînait par terre. Et sa joie enfantine quand il avait trouvé un vélo : il pédalait avec frénésie dans le camp en rebondissant sur la selle comme sur un canasson. Jérôme riait beaucoup à ces évocations.

 

Un jour, le grand-père avait raconté son départ de Klietz. Il vouait une reconnaissance sans bornes aux Russes qui s’étaient montrés compatissants avec les travailleurs du camp et les avaient nourris ; mais au bout de quelques jours, il leur avait faussé compagnie avec un petit groupe de camarades – quelques hommes de son atelier – pour se faire recueillir par les Américains.

Et là, brusquement, la voix du grand-père s’était cassée. Il s’était muré dans le silence après avoir demandé à Jérôme de le laisser seul. L’enfant avait fait mine de s’en aller, mais s’était embusqué dans l’entrée. Il avait vu le vieil homme fouiller maladroitement dans sa veste de coutil gris pour en extraire un petit carré de papier. Le pépé s’était mis à pleurer. Jérôme en avait éprouvé un terrible malaise. C’était comme s’il avait surpris ses parents en train de faire l’amour. Quelque chose de très incongru et de dérangeant. Quand il avait raconté la scène à Griselda, elle lui avait fait jurer de ne jamais, jamais répéter ces choses à quiconque.

 

Le grand-père était mort d’une pneumonie à soixante-dix ans. Jérôme en avait dix. Il se souvenait de l’enterrement. Il ne ressentait pas de véritable peine : il avait toujours eu beaucoup de mal à éprouver des sentiments forts dans des circonstances qui ne le concernaient pas lui-même expressément.

Griselda était là, elle aussi, le regard brillant. En la regardant, Jérôme songeait qu’elle était bien belle. Alors il s’était aperçu que les yeux étincelants n’étaient pas voilés de larmes comme il l’avait cru, mais pleins de haine et braqués sur sa grand-mère.

 

La vie avait suivi son cours. À l’école, Jérôme se montrait un élève modèle, moins par motivation personnelle que pour répondre aux exigences maternelles et pour tenter d’atténuer son inquiétude quotidienne par un comportement irréprochable.

 

Ses parents adoraient ramasser des champignons. Jérôme, lui, détestait ça : fureter dans les coins, piétiner, aller et venir, il le faisait tous les jours dans le jardin qu’il était prié de regagner sitôt l’école finie. Il aurait préféré des balades dans le cœur profond de la forêt, à la recherche des lieux mystérieux évoqués par Griselda dans ses histoires.

Un dimanche de cueillette de cèpes, sa mauvaise humeur lui attira de vives remontrances. Griselda le prit à part pour le consoler. Ils marchèrent un moment dans les sous-bois obscurs où elle lui montra un écureuil qui les épiait du haut d’une branche, une grenouille qui sautillait près d’un petit ruisseau presque invisible dans les herbes, et des champignons livides aux formes bizarres.

 

Ce soir-là, toute la famille – à l’exception de Jérôme, tellement insupportable qu’on l’avait envoyé se coucher sans dîner – se régala d’une savoureuse platée de cèpes.

Des cris réveillèrent l’enfant au cours de la nuit. D’abord effrayé, il n’osa pas bouger de son lit, mais, comme les plaintes se prolongeaient, il finit par s’aventurer dans le couloir jusqu’à la chambre de ses parents. Ils étaient là tous les deux, recroquevillés sur le lit en désordre, le visage cyanosé, les yeux écarquillés, la bouche ouverte sur des coassements rauques. Le même spectacle l’attendait chez sa grand-mère. Il dévala l’escalier et se rua sur le téléphone, dans l’entrée. Pas de tonalité, mais une rumeur lointaine, rythmée, comme le staccato des roues d’un train sur les rails. Et la longue plainte d’un sifflet dans la nuit. Lâchant le combiné, Jérôme déverrouilla la lourde porte et traversa le jardin comme un fou pour se heurter aux grilles closes. Le temps de revenir à la maison et de trouver les clés, dix minutes avaient filé ; le temps de foncer chez les voisins et d’amener leur tête ensommeillée à la fenêtre, le temps d’appeler les pompiers et de voir arriver l’ambulance, il était trop tard. Jérôme se demandait où était passée Griselda : pour la première fois, elle n’était pas à ses côtés quand il avait besoin d’elle.

 

L’enquête établit que les parents et la grand-mère de Jérôme avaient ingéré quelques amanites phalloïdes parmi les cèpes. C’était singulier, pour des gens accoutumés à la cueillette des champignons, mais ce genre d’accident se produisait souvent et l’affaire fut classée.

 

La disparition de sa famille fut le premier grand changement dans la vie de Jérôme. Il considérait n’avoir connu jusque-là que des incidents mineurs.

La maison des grands-parents fut vendue et l’argent placé sur un compte d’épargne au nom de Jérôme. Il partit vivre chez son oncle Robert qui possédait une propriété à la campagne, dans un coin perdu. Jérôme eut du mal à quitter la maison familiale et le jardin. Il avait haï l’enfermement, mais reconnaissait à présent qu’il lui avait apporté une indéniable sécurité. Cependant, il fallut bien s’en aller. Griselda le réconforta de son mieux.

 

 

Tonton Robert, maintenant à la retraite, ne se préoccupait que d’informatique, de réseaux et d’échanges avec de lointains correspondants. On pouvait parfois se demander s’il s’était aperçu de la présence de Jérôme dans sa maison. Il lui assura cependant une vie confortable et de bonnes études. Griselda, elle, se chargea de son éducation.

Après son bac, il passa quelques années en résidence universitaire et obtint un diplôme d’ingénieur chimiste. Griselda lui rendait visite le dimanche. Où vivait-elle le reste du temps ? Il ne l’interrogea pas sur ce point, tant le non-dit était l’essence même de sa vie.

Un jour – il venait d’avoir vingt ans – il fit une chose qu’il n’aurait jamais crue possible. Il était assis avec Griselda sur un banc, dans un jardin public. Tous deux, maintenant, semblaient avoir le même âge. Le printemps poussait de petites feuilles vert pâle aux branches des arbres et le soleil de l’après-midi les réchauffait généreusement. Jérôme passa son bras autour des épaules de Griselda et approcha lentement son visage du sien. Il le fit timidement, avec maladresse, et le temps pour atteindre ses lèvres lui parut interminable. Griselda répondit à son baiser sans passion, mais avec beaucoup de tendresse. Il ne recommença jamais, parce qu’il avait vu de la tristesse dans les yeux de son amie, ensuite.

 

Tonton Robert avait le cœur fragile. Il ne survécut pas à la destruction inexplicable, par des cambrioleurs qui ne laissèrent aucune autre trace, de son matériel d’informatique de pointe. Jérôme hérita naturellement de sa maison, réglant les frais de succession et le fisc grâce à son compte d’épargne.

Probablement mû par quelque réminiscence, il se fit engager à la Compagnie des Explosifs et s’installa avec Griselda dans la propriété de son oncle.

 

On était au début du XXIe siècle. C’était l’époque où les gens commençaient à quitter massivement la campagne. L’agriculture traditionnelle ne donnait plus, remplacée par les serres hydroponiques installées autour des villes. La crise économique avait tordu le cou au plan d’aménagement régional et à la politique des résidences secondaires. En une dizaine d’années, ce fut le vide. Les transports en commun disparurent les premiers, suivis de près par les télécommunications, puis par la distribution d’eau et d’électricité. Tout le monde s’était détourné des espaces ruraux que l’on appelait à présent les Terres Mortes. La forêt se refermait sur les villages mangés par la ruine. Seuls s’accrochaient encore quelques « résistants » comme Jérôme et Griselda.

 

Des années, ils vécurent heureux dans cet espace quasi mythique, redevenu vierge. Jérôme qui parcourait chaque jour une cinquantaine de kilomètres pour se rendre à son travail, s’approvisionnait à la ville, faisait fonctionner un groupe électrogène et utilisait une pompe pour alimenter la maison avec l’eau du puits de la propriété. Griselda était comme une fée resurgie des anciennes légendes : son rire clair éclatait dans le jardin, sa silhouette mince apparaissait par éclairs, tache de lumière dans l’ombre des arbres qui enserraient l’habitation. Le soir, elle allumait des bougies, accrochait des guirlandes. C’était tous les jours la fête.

 

Le premier accroc survint lorsque Jérôme eut l’idée d’inviter à dîner une jeune femme esseulée qu’il avait rencontrée lors d’une promenade, une « voisine » qui vivait à des kilomètres de là dans un coin totalement perdu. Griselda manifesta une opposition farouche :

« Elle ne mettra pas les pieds ici ! »

Ses yeux brûlaient de colère.

Jérôme tenta de lui expliquer que cela ne changeait rien entre eux. Sans résultat. Impensable, par ailleurs, de revenir sur son invitation : sa timidité d’éternel reclus était source de blocages inamovibles. Il résolut de régler le problème à sa façon.

 

 

Un autre événement capital dans la vie de Jérôme fut la journée « Portes Ouvertes » organisée par son entreprise le premier dimanche de l’été. Il s’y rendit en compagnie de Griselda : ils suivirent le parcours fléché parmi la foule des autres agents de la Compagnie des Explosifs et de leur famille. Les structures de sécurité de ce genre d’établissements n’avaient guère évolué depuis le séjour du grand-père au S.T.O. : à côté des laboratoires modernes robotisés et des ordinateurs massivement parallèles, on retrouvait les merlons traditionnels au toit soufflable et aux murs remblayés. On n’a jamais rien inventé de mieux pour se garantir contre les accidents pyrotechniques. Griselda se montra distraite pendant la traversée des labos, mais parut fascinée dès que la visite les conduisit vers les vieilles structures de béton où l’herbe, et même des arbres, poussaient sur les remblais. Brusquement, elle saisit Jérôme par le bras et l’entraîna discrètement hors du parcours balisé, jusqu’à un espace reculé, enserré entre deux merlons. Là, elle s’allongea parmi les hautes herbes et commença à défaire son corsage. La prairie avait accumulé la chaleur de l’après-midi et les insectes vibraient autour d’eux. Jérôme s’agenouilla près de Griselda, la regardant, comme hypnotisé, enlever son chemisier, puis son soutien-gorge et sa jupe. Il ne l’avait jamais vue nue et il contemplait à présent, tremblant de désir autant que de crainte, ses beaux seins aux pointes dardées, son ventre plat et blanc où moussait un fin duvet blond, ses cuisses effilées... Il se déshabilla entièrement lui aussi. Il lui fallait s’appliquer, comme pour un cérémonial sacré.

 

 

Moins agréable fut, deux mois plus tard, l’arrivée de l’intrus. Personne ne venait jamais jusqu’à la maison de Jérôme. Il fut d’autant plus surpris lorsqu’un pas crissa sur le gravier. Un jeune homme aimable se tenait devant lui, un dossier à la main. Il se présenta : il travaillait au Ministère de l’Agriculture en qualité d’observateur et il était chargé de suivre les mouvements de population dans les Terres Mortes pour dresser un état de la situation. On notait un reflux, dit-il. Des gens commençaient à quitter les villes pour tenter de s’adapter à l’espace sauvage. Jérôme songea que c’était une folie, que des citadins ne pourraient jamais survivre dans cet univers qui était devenu si différent des campagnes d’autrefois. Il fit asseoir l’observateur à la table de jardin sous l’acacia et ils examinèrent le questionnaire que l’homme avait apporté.

« Peut-être pourrions-nous demander à votre épouse de se joindre à nous », proposa l’observateur.

Jérôme sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Ne jamais dire un mot sur Griselda.

« Je vis seul, ici.

— Ah ? Je croyais avoir entendu une voix féminine en arrivant. Avec un accent étranger. »

Une tache claire se déplaça dans l’ombre du jardin. Il sembla à Jérôme que l’observateur l’avait captée du coin de l’œil. Il fallait faire quelque chose.

 

 

Le temps érode tout et la situation de Jérôme avait fini par se détériorer. Il rencontrait des difficultés dans son travail : des collègues plus jeunes, plus agressifs, plus au fait des nouvelles techniques de communication, le supplantaient peu à peu. Bien que sa vraie vie fût ailleurs, il en était très affecté : toujours cette volonté de plaire, d’être irréprochable. Son caractère et son humeur se dégradaient. Il sombra dans la dépression et dut consulter un psychiatre.

Le docteur Robineau était un as dans sa partie. Il maniait en virtuose le rêve éveillé pour forcer le passage jusqu’à l’âme de ses patients. Pendant des mois, Jérôme et lui jouèrent au chat et à la souris, mais le médecin avait flairé quelque chose. Il finit par amener Jérôme aux confidences.

 

À partir de là, c’était gagné pour le docteur Robineau. Il eut de longs entretiens avec Jérôme, lui parla de femme symbolique, de substitut de la mère absente. Retenu par un reste de prudence, Jérôme ne lui révéla pas qu’il connaissait Griselda bien avant que sa famille ne disparût. Le travail de sape du médecin commençait toutefois à porter ses fruits : les relations avec Griselda étaient plus tendues. Jérôme restait de longues heures, le soir, sans lui parler. Son visage à elle était chaque jour plus sombre. Un soir, elle lui annonça qu’elle devait le quitter. Jérôme ne leva pas le nez de son assiette : il s’en voulait de son manque de courage, mais en même temps, il se sentait soulagé.

« Tu reviendras ? » fit-il pour la forme.

Griselda ne répondit pas et baissa la tête. Une larme tomba sur la table.

 

 

Le lendemain, elle lui demanda de l’accompagner à la gare. Elle avait rassemblé quelques affaires dans une vieille valise de carton tout éraflée et cabossée. Quand Jérôme lui fit remarquer qu’aucun train ne passait plus dans le coin depuis belle lurette, elle répondit que certains convois s’arrêtaient à la petite gare de campagne voisine, qu’elle s’était renseignée. Jérôme la conduisit en voiture. La route était très dégradée et il louvoyait entre les nids-de-poules. La végétation s’était si bien refermée sur le passage que des branches crissaient sur la carrosserie.

La gare était déserte, engloutie elle aussi par l’océan végétal. Les rails étaient rouillés et l’herbe folle avait envahi le ballast.

« Aucun train ne passe ici », dit Jérôme.

Mais Griselda demeurait très droite sur le quai à demi effondré, sanglée dans son imperméable, sa vieille valise à la main, ses cheveux dorés croulant sur ses épaules.

La nuit était presque tombée lorsque le souffle d’un animal monstrueux se fit entendre, de plus en plus proche. Une lumière rougeâtre brillait entre les bois obscurs. Les branches furent violemment écartées et une énorme locomotive noire surmontée d’un phare surgit des ténèbres, crachant des jets de vapeur comme des cumulus d’orage. Elle traînait quelques wagons qui ressemblaient à des pièces de musée. Le convoi s’arrêta dans un fracas métallique dominé par le long grincement des freins. Jérôme se demandait comment une telle antiquité pouvait encore circuler. Il eut avec Griselda une brève étreinte, sans passion ni regret, avant qu’elle ne monte dans un wagon. Il faisait sombre : Jérôme ne put distinguer la destination affichée sur les voitures, mais il lui sembla qu’il s’agissait d’un nom étranger. Lorsque le convoi s’ébranla, des visages blêmes, comme exsangues, défilèrent lentement devant lui, collés aux vitres. Un malaise le parcourut. Un instant, il eut la tentation de se précipiter pour rappeler Griselda, mais le train prenait de la vitesse, et d’ailleurs, elle ne se donnait même pas la peine d’agiter la main à la portière comme il est de mise en de telles circonstances. Il resta finalement immobile dans la nuit qui s’était refermée sur la gare oubliée.

 

Le docteur Robineau lui expliqua qu’il devait bien organiser sa vie. Avoir des contacts. Se trouver un dérivatif. Pourquoi pas un peu de sport ? Jérôme dit que oui, il voulait bien essayer. Il s’inscrivit dans une salle de forme à la sous-préfecture de Calmettes, qui était la ville la plus proche de son domicile. L’agglomération était bien touchée, elle aussi, par l’exode, et assiégée par la forêt, mais on y trouvait encore un semblant de vie sociale. Au gymnase, il découvrit la chaude ambiance traditionnelle dans ce type d’endroits. Tout le monde était le bienvenu. Personne ne se moquait des vieux ni des obèses. Tous conversaient aimablement avec tous et on se prêtait main-forte pour l’exécution des exercices. Jérôme prit l’habitude de venir là tous les soirs, après son travail. Après la douche, il allait dîner au Restaurant de l’Île où la patronne, madame Marcheprime, prenait le temps de parler avec lui et de l’informer des nouvelles locales. Ensuite, il rentrait chez lui, effectuait une séance de relaxation, guidé par un enregistrement que lui avait donné le docteur Robineau, avalait quelques pilules et s’endormait.

 

Il n’était pas rare que des idylles naissent à la salle de forme. Jérôme avait repéré une monitrice, une belle fille brune, mince, au seins galbés. Il la trouvait irrésistible, ses longues jambes gainées par son collant de sirène. Fanny ne refusait pas la compagnie de Jérôme et, plusieurs fois, ils s’entraînèrent ensemble. Un jour, il décida de l’inviter à dîner, bien déterminé à nouer une liaison. Au dernier moment, toutefois, le courage lui manqua. Se reprochant cette défaillance, il l’attendit devant le gymnase jusqu’à la fermeture. Quand elle sortit, il la vit sautiller avec légèreté jusqu’à un énorme costaud qui la serra dans ses bras pour l’embrasser à pleine bouche. Ce soir-là, Jérôme ne s’arrêta pas chez madame Marcheprime. Il rentra directement chez lui et s’installa sur son lit, le casque audio sur les oreilles, pour écouter le docteur Robineau qui lui disait :

« Vous êtes détendu. Vous imaginez un paysage ou une situation agréable... »

Il imagina que Griselda était revenue. Qu’elle l’attendait en bas dans la cuisine, préparant une petite fête pour eux deux. Il s’endormit sans avoir pris ses somnifères.

 

 

Le Mongol pénétra dans la cour de la ferme. Sa capote trop longue traînait dans la boue et ses lourdes bottes produisaient un bruit de succion. Il portait, accrochée à l’épaule, une mitraillette tchèque avec un chargeur en forme de boîte à camembert. Quelques cochons se traînaient près d’une flaque. L’homme les abattit d’une seule rafale. D’autres Corps Francs arrivaient maintenant. La ferme fut mise à sac en moins d’une demi-heure, les animaux égorgés, la porte de la maison enfoncée et les meubles pillés. Les Russes rassemblèrent les habitants dans la cour et les chassèrent, mais dans un recoin de la cave, cachée derrière de vieux tonneaux, ils trouvèrent Griselda. Ils la firent sortir en la bousculant dans l’escalier. Elle voulut s’enfuir, mais il la firent tomber dans la boue et commencèrent à lui arracher ses vêtements. Comme elle était très forte, elle réussit à repousser un soldat, sauta sur ses pieds et se mit à courir vers le portail de la cour. Elle ne l’atteignit jamais, fauchée par une rafale. Les Russes se rassemblèrent autour de son corps. Le Mongol qui avait baissé son pantalon l’empoigna par les hanches.

« Elle est encore chaude », déclara-t-il d’un air satisfait.

Les autres ouvraient déjà leur braguette.

 

 

Jérôme se réveilla en hurlant. Il mit longtemps à reconnaître l’endroit où il se trouvait. Il n’était plus dans sa chambre. Apparemment, il avait marché dans son sommeil, jusqu’au grenier sous les combles. L’idée stupide que cette crise de somnambulisme était due à l’oubli de ses médicaments le traversa. Et puis l’horreur de son cauchemar s’abattit sur lui comme une avalanche, le laissant titubant comme un boxeur sonné. Il erra quelques instants, parmi les meubles qu’il avait connus dans sa petite enfance, et qui lui semblaient à présent avoir changé de proportions. Tonton Robert était un homme très occupé : il avait fait transférer tout le contenu de la maison des grands-parents dans ses dépendances, et tout était resté là. Un grincement attira l’attention de Jérôme : la porte d’une armoire venait de s’entrouvrir. Elle contenait des vêtements qui avaient appartenu à son grand-père. Pris d’une subite inspiration, il retrouva la veste de coutil gris et en fouilla les poches, sans résultat. Il s’aperçut toutefois que la doublure avait été maladroitement recousue, dans la partie inférieure du vêtement. Emportant la veste, il gagna son bureau. Une lame de rasoir lui permit d’inciser la doublure et d’en extraire le carré de papier qu’il avait vu autrefois entre les mains du pépé : une vieille photo écornée et jaunie.

Il la regarda longuement.

À présent il savait pourquoi, toute sa vie, il avait redouté ce châtiment immanent.

Il était coupable.

Coupable d’avoir aimé et d’avoir abandonné, par lâcheté, par peur d’affronter Malvina.

Coupable d’avoir précipité un drame atroce.

Coupable.

Il se leva lourdement et descendit l’escalier, sursautant lorsqu’une silhouette inconnue s’avança vers lui dans la pénombre. Ce n’était que son reflet dans une glace, et en le rejoignant il comprit combien le temps avait passé. Il était vieux, rabougri, comme le grand-père sur le portrait dans l’album de photos. Fini.

Jetant un coup d’œil alentour, il ne vit que la maison froide et morte. Une lumière bleue, spectrale, éclairait la cuisine. Elle irradiait d’un minuscule diamant posé sur la table : la larme laissée par Griselda le soir où elle lui avait annoncé son départ. Une chose était certaine : il ne pouvait plus rester ici, seul, avec le poids de ce qu’il savait à présent.

 

Dehors, la lune brillait dans le ciel pur et le froid était de cristal. Il lança un appel à Griselda, implora le pardon, mais seul lui répondit le cri déchirant d’un chat-huant qui survolait la cour. Alors il sortit sa voiture et s’élança sur la route défoncée qui menait à Calmettes. Il tourna longuement dans les rues désertes de la ville. Le roulement d’une roue avant grondait : il avait dû être endommagé par un cahot, mais Jérôme ne s’en souciait pas. Il finit pas se garer sur le parking du petit supermarché, renonçant à l’absurdité de cette course contre un destin qu’il savait inéluctable. Un brouillard glacé s’installait. Les réverbères n’étaient plus que des boules de lumière floues. Il palpa de ses doigts la lame de rasoir avant de verrouiller les portières. Cette foutue hémophilie allait enfin servir à quelque chose.

 

 

Il ne sentait plus ses bras engourdis. Les soleils blêmes des réverbères dérivaient déjà dans l’immensité cotonneuse lorsqu’il entendit des pas pressés sur le bitume du parking. Une forme nimbée d’or émergea du brouillard, se précipitant vers la voiture. Elle tenta vainement d’ouvrir les portières, frappa à la vitre. Mais Jérôme n’avait plus la force de parler, ni de bouger les mains. Le monde commençait à s’obscurcir. Il tourna la tête vers Griselda et lui sourit faiblement au moment où il la vit, triste, approcher son visage de la vitre pour y déposer un baiser.

 

 

Le jeune policier qui s’occupa de l’enquête aimait le travail bien fait. Alors que ses collègues négligeaient de plus en plus leurs tâches, après l’annonce récente de la prochaine fermeture du commissariat de Calmettes, il apporta beaucoup de soin à son enquête. Il s’appelait Jordan Kernel et il appréciait les Terres Mortes. On parlait, à cette époque, de la suppression du Bureau des Observateurs et de la possible création d’un organisme spécial du Ministère de l’Intérieur, destiné à maintenir l’ordre dans ces étendues pas tout à fait désertes. Kernel avait l’intention de poser sa candidature pour faire partie de la Section des Régulateurs, comme on l’appelait dans le projet.

Ce suicide lui parut suspect. Il nota des marques de lèvres sur une vitre du véhicule. Il identifia des traces de doigts sur la carrosserie, très clairement une main féminine. L’inconnue devait porter des gants, car son scanner ne put relever aucune empreinte. Il procéda à des frottis en plusieurs endroits. Le labo devait rendre un diagnostic négatif : pas le moindre débris organique humain, même sur l’échantillon provenant de la marque des lèvres. Un peu de cosmétique, c’est tout.

Kernel se rendit à la maison de Jérôme. Sur le bureau, bien en évidence, une photographie attira son attention. On y voyait un homme serrant contre lui une jolie fille blonde au longs cheveux, qui riait. Malgré une ressemblance indéniable, l’homme ne pouvait être la victime : la photo était trop ancienne. Plutôt l’un de ses ancêtres. Le tempérament curieux de Kernel le poussa à fouiller toute la maison. Sous les dalles du sol de la cave, il découvrit deux cadavres qui furent identifiés : l’un était celui d’une femme supposée avoir quitté la région, l’autre celui d’un observateur disparu au cours de sa tournée.

"Griselda", texte intégral. Copyright Claire et Robert Belmas.

Copyright Claire et Robert Belmas

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