Je n’aurais jamais dû revenir à Siminsk. C’est ce qu’il se répète, mais à l’époque, il n’arrivait pas à se défaire de l’image de sa famille qui l’attendait là-bas, même s’il savait que ce n’était pas vrai et que la mort était passée avant lui.
Tout était perdu : il était parmi les derniers et les Lames de Starov le traquaient.
L’air était tranchant, aiguisé par l’hiver. Les squelettes des bouleaux surgissaient de toutes parts comme des gibets pâles dans la brume de l’aube. De l’autre côté de la butte, il ne restait plus grand-chose du village, près de l’ancien centre nucléaire. Il a coupé par le bois, en veillant à rester inaperçu. Les Lames étaient déjà venus et les derniers habitants étaient à la botte de Starov. Il s’est arrêté à l’orée de la clairière : près de l’étang glacé se dressait le spectre noirâtre de sa maison brûlée. Les gonds rouillés ont cédé : le portail s’est abattu au milieu de la cour dallée, presque en silence dans le cocon du froid. Il s’est détourné de ces images de destruction : il était venu chercher un répit, une pause sur la piste sanglante qui, de poursuite en embuscade, le conduisait vers sa fin. Sa migraine s’était miraculeusement dissipée. Il a contourné les ruines : l’étang gelé, seul, avait conservé sa pureté. De fines traces d’animaux couraient sur la surface blanche. Et elle était là : son manteau de laine noire et ses bottes de vrai cuir la désignaient comme une apparatchik, mais, au milieu des cheveux dorés, son sourire brillait sous le regard bleu. Elle ressemblait tellement à Erika ! D’ailleurs, depuis plusieurs mois, toutes les femmes s’étaient mises à lui ressembler.

"Forêt pâle" (extrait). Copyright éditions Rivière Blanche (2014)

Copyright Claire et Robert Belmas

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