Péniblement, j'ai commencé de gravir l'échelle dans l'idée d'inspecter l'intérieur de l'usine par l'un des vasistas ; mais, une fois perché là-haut, je n'ai pu résister à la tentation de jeter un coup d'œil circulaire. Le changement de perspective est une nécessité pour un conteur. Quelle émotion étrange de redécouvrir notre univers ruiné sous cet angle inattendu ! Je revois encore les bâtiments hétéroclites mangés par la décrépitude, les enseignes pendantes, les planches clouées sur les ouvertures et les allées finement couvertes d'un sable ocre venu des dunes qui bordent la côte.
Sans écouter mes douleurs lombaires, je me suis retourné en arrière pour mieux embrasser du regard leurs moutonnements. Le sable, à leur surface, se teintait de la poussière rouge que le vent nous apporte parfois du sud-ouest, quand il s'est frotté aux talus de marnes écarlates où pousse une végétation rabougrie.
À cet instant, les dunes rouillées me sont apparues soudain comme une échappée vers le monde-refuge de mes contes : suspendu entre ciel et terre, ce que je contemplais, c'était le paysage archétypal du désert martien.
Quand j'ai senti vaciller l'échelle, il était déjà trop tard.

"Chronique terrienne" (extrait). Copyright éditions Rivière Blanche  (2020).

Copyright Claire et Robert Belmas

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