La mer était d'airain et les flots étaient d'huile. Aucun des compagnons ne s'était encordé. Éole semblait mort dans le jour finissant. Les rames allaient bon train quand soudain, à l'étrave, un monstre ruisselant jaillit des profondeurs. Ses flancs durs et polis écorchèrent la coque, brisèrent plusieurs rames et, le temps d'un éclair, son œil énorme et jaune aveugla l'équipage hébété de terreur. L'être des profondeurs replongea aussitôt dans un jaillissement de lumière et d'écume. La vague soulevée fit gîter le navire. Deux hommes débarqués criaient au sein des flots : que la bête revienne, et elle les tuerait. Leurs zélés compagnons leur tendirent des rames. Mais la mer était calme et le danger passé.

Interdits, les marins s'observaient en silence, et chacun au secret de son cœur espérait qu'un autre plus hardi parlerait le premier. Ce fut Généménos, sombre ainsi que l'Hadès, qui porta la parole :

" Ulysse, renonçons. Poséidon toujours te poursuit de sa haine pour avoir aveuglé son enfant, Polyphème. Il nous envoie ce signe. "

Ulysse l'avisé ne dit mot. Il songeait. Un à un, il fixa ses hommes au visage : tous des marins noueux, burinés par le sel, l'aventure et le vent, mais tendus par la crainte ; tous de rudes guerriers à qui la loi devait s'imposer sans tarder.

"Bergère Ô", extrait. Copyright éditions Rivière Blanche (2020).

Copyright Claire et Robert Belmas

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